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Mon rocher merveilleux

Mon rocher merveilleux

Autisme, Articles fait-maison et bafouilles sans prétention, Troubles du spectre autistique, Troubles du neurodéveloppement, Syndrome d'Asperger, Handicap, Diagnostic, Blog de Lionelle Giraud


Nous ne sommes pas des anges !

Publié par Lionelle Giraud sur 16 Septembre 2021, 17:44pm

Catégories : #Autisme, #Stimulation sensorielle et émotion, #Rencontre inattendue, #L'ermitautisme

"J'aurais voulu être un artiste pour pouvoir faire mon numéro...". D'artiste à autiste, il n'y a qu'un pas. Depuis quelques jours, je suis envahie et débordée par un trop plein de stimulations de toutes sortes. Beaucoup trop d'évènements s'imposent à moi. J'ai trop de choses à gérer. Mon cerveau d'autiste ne s'en remet pas. Je suis, de nouveau,  rattrapée par la "Brigade de la paperasse" à fournir à des organismes. Stupeur et angoisse garanties ! 

Y a t-il finalement, sur cette terre, quelque chose qui me stresse plus que de devoir trier des papiers, remplir des courriers et des formulaires ? Pour, ensuite, me rendre à La Poste,  faire des photocopies et envoyer le tout. Je déteste toutes les obligations administratives et toutes les contraintes en règle générale. Mais, j'entends encore la douce chansonnette qui glousse à mon oreille : "Tu n'as qu'à être informatisée comme tout le monde !". Comme tout le monde ? Certainement pas. Tout un chacun ne peut pas s'offrir le matériel imposé par "les bonnes âmes" et la bureaucratie. Ordinateur, téléphone dernière génération, imprimante, fax, scanner etc. Certes, nous devrions tous en disposer à domicile pour avoir accès à toutes les formalités administratives et autres. Il me semble que ce n'est pas le cas. Informatisée moi ? J'ai un vieil ordinateur portable qui me convient.  Mais, robotisée ? Jamais ! Je voudrais pouvoir continuer de privilégier la communication orale et les relations humaines. J'y tiens beaucoup.

D'aventure en aventure...

Aujourd'hui était un grand jour, j'ai dû passer à l'action et aller en ville. J'habite non loin d'une charmante petite ville pittoresque et agréable, où j'ai passé mon enfance et une partie de ma vie. Je connais tout de cette jolie cité. Par souci d'organisation, je suis arrivée avant l'ouverture du lieu où je me rendais. Bien entendu, j'ai choisi l'horaire avec ruse. A l'ouverture, c'est sur, il y aura peu de monde. Peu importe s'il faut patienter longtemps. Il se trouve que j'ai beaucoup de patience, une patience d'ange. Je connais bien cette vertu. Tout au long de ma vie, elle m'a permise de supporter beaucoup de situations avec résignation. No souci. Tout va bien. J'en profite pour contempler la rivière qui traverse la ville ; ceci sous un magnifique soleil de septembre. Que c'est beau ! Je me surprends à m' éblouir devant ce paysage que je connais depuis toujours. Des souvenirs remontent tout droit de l'enfance. Tant de tranquillité et de beauté me transportent et m' émerveillent.  Un instant de grâce. 

Mais alors, où est le souci ?

Dur dur d'être neuroatypique et rêveuse dans un cadre saturé d'informations, de sons et d'images. Les bruits et les mouvements me rappellent souvent à l'ordre. Dans le cas présent, ils m'ont fait sortir de mon état de contemplation et de plénitude. La plupart du temps, ce n'est pas le lieu qui me pose problème, mais plutôt toutes les stimulations sensorielles qui sont partout. A chaque instant, il se passe quelque chose. Je suis  en difficulté lorsque je dois traiter plusieurs informations sensorielles en même temps. Ca bombarde de partout ! Je suis une hypersensible. Attention à ne pas confondre sensibilité et sensiblerie.

Nous avons une perception singulière  et une réactivité particulière aux différents stimulus que chacun rencontre dans son quotidien. Nous pouvons être dérangés par certaines informations sensorielles et les sollicitations de chaque instant. La liste est longue, il y en a pour tous les goûts ! Nous connaissons tous et toutes ce trop plein de stimulations qui peut nous envahir et nous déstabiliser. Avoir le sentiment que notre tête va imploser ou que notre corps va se disloquer n'est ni agréable ni évident à supporter. Ces sensations provoquées par trop de stimulations amènent à des comportements et à des réactions inquiétantes, surprenantes pour soi et pour l'entourage. Là aussi, nos bizarreries sont reconnaissables et repérables.

Pour ma part, je pense que j'ai tellement l'air d'être perdue dans ces moments là, qu'il est difficile de ne pas s'en apercevoir. Sur mon front, clignote un mot : Stress ! En société, on ne peut pas dire que "ça passe partout". Pour les personnes autistes, il est important et primordial d'avoir recours à des stratégies pour se rassurer, s'apaiser, se sécuriser. A mon sens, le meilleur soutien est d'être accompagné. Cependant, différents outils ou techniques personnelles sont efficaces et nous rendent bien service.

Tout est prévu...

Mais, reprenons mon histoire du jour où nous l'avions arrêtée. Vous vous souvenez, je suis devant le bureau de Poste, et, pendant quelques minutes, je me suis carapatée de l'agitation de la ville. Mais, me voilà rattrapée par la réalité. Un peu comme si j'étais descendue de ma branche. La porte coulissante s'est ouverte, et pourtant je n'ai rien vu rien entendu. Perdue dans mes pensées et mes rêveries sur la beauté du monde, ce n'est qu'au bout d'un moment que j'ai réalisé que je pouvais entrer dans le bâtiment. Bon, là, la situation se complique ! Concentration extrême et passage à l'action. Tout est prévu et rien ne doit perturber mon entrain et mon efficacité. L' air de rien, je passe la porte. Il n'est pas question que qui ce soit se rende compte qu'ils vont avoir affaire à une autiste. Je prends donc un air parfaitement typique et je rentre d'un pas assuré, ma pochette à document en main. Je dois être la cliente idéale et modèle.  "Bonjour mesdames !". Il faut m'entendre dans ce genre de situation. Je suis dans un état second, et, pourtant je prends un air comme "tout le monde". Tout va bien se passer et j'ai mes pois chiches dans mon sac. Lire "A la recherche du pois chiche perdu" pour comprendre. 

Me voici devant la photocopieuse. Jusque là, je gère. La fois précédente, une dame m'avait gentiment expliqué le maniement de l'engin, cet appareil futuriste, ainsi que de son écran magique. Je ne sais pas si vous avez remarqué l'aspect pratique des machines qui ont révolutionné notre société et qui sont censées nous faciliter la vie. Elles sont pourvues de touches partout, d'informations et d'instructions à suivre pour arriver à nos fins : faire une photocopie. Il n'en faut pas plus pour me stresser et me propulser dans un autre monde.

Pas de panique ! 

Remontée comme une pendule et déterminée à mener à bien mon objectif du jour, je tente l'aventure. Et là, ce qui devait ne pas arriver arriva : La dame derrière son guichet me demande avec amabilité : "Vous avez besoin d'aide ?".  "Ohhhh malheureuse, ne me parlez pas ! Je dois rester concentrée, fixée sur mon action !". Je remarque, à ce moment-là, que cette dame me regarde, étonnée de mon attitude, de mon sourire masqué, et de mon état de panique qui ne sont plus dissimulables.  Mais, quel est cet étrange plaisir que les non-autistes ont de nous fixer, alors que nous ne pouvons pas soutenir le regard ? Passons sur ce détail. Je lui réponds : "Non non, merci, ça va aller, il faut juste que je reste concentrée, merci merci...". Autant vous dire que je perçois, sans même la regarder, l'inquiétude de cette personne. Elle a remarqué mon comportement quelque peu insolite. Il ne faudrait pas exagérer non plus. Je ne suis pas en train de marcher sur les mains ou de faire des cabrioles ! Cependant, dans ces moments-là, je me rends compte que mon besoin de concentration extrême provoque, chez les autres, une certaine curiosité. Bon, c'est comme çà lalalalala...

J'ai une quantité industrielle de photocopies à faire. Il faut que je reste en phase avec moi-même. Tant pis pour ce que la dame pensera. Ce n'est pas comme si c'était la première fois que je me retrouvais dans ce genre de situation ! Nous avons l'habitude d'être observés. Drôle de sentiment de susciter autant d'interrogation. C'est déplaisant. Bref. Les minutes passent, les photocopies aussi, et mon énergie fiche le camp. Cependant, le but à atteindre est là, tout près, encore un peu de courage. Ouf, enfin, c'est fait ! Je mets les photocopies dans les enveloppes, et je me rends au guichet pour l'envoi. "Oui, je sais, il y a aussi une autre machine pour peser et timbrer le courrier".  Ah, non, là, c'est trop ! Si il faut en plus que j'apprenne à utiliser l'autre bidule, lui aussi tout droit venu du futur ! Ca fera trop pour ma p'tite tête. 

Au guichet, il n'y a personne, parfait pour moi. La dame du guichet, ayant repéré mon manège depuis le début, fait de l'humour. Nous rions ensemble. L'affaire est dans l'sac. Je suis sauvée. J'ai réussi et j'ai rempli la mission. Fingers in the nose ! Je peux ressortir : "Au revoir mesdames et merci merci Merci !!!". Je suis la spécialiste du remerciement. Comme si les personnes qui me rendent service dans le cadre de leur travail faisaient quelque chose de grandiose et d'incroyable. Drôle d'habitude qui me colle à la peau.

Météo sensorielle...

Tout cela nécessite une explication un peu plus approfondie que le déroulement de mon activité photocopieuse. Pour une personne autiste, les stimulations sensorielles de tout ordre sont compliquées à gérer et à supporter. Entendez par là : les bruits, les lumières, les personnes, les odeurs, les mouvements, les changements, les imprévus, les actions à mener qui s'ajoutent les unes aux autres, et bien d'autres encore. Tout ce qui est en lien avec la sensorialité peut nous émerveiller ou nous fragiliser. En ce qui me concerne, un trop plein d'informations au même moment me déboussole. Je suis dépassée, perdue, surchargée d'un point de vue sensoriel et émotionnel. Tout se mélange. Je ne sais plus où j'en suis et je perds tous mes moyens. Si je ne suis pas en mode robot et guerrière, je n'arrive pas à faire face à un excédent de sollicitations. Mais, se transformer en Wonder Woman ou en Superwoman a un prix.

Notre réserve énergétique se réduit comme peau de chagrin. L'épuisement physique et psychique n'est jamais bien loin. En fait, il faudrait pouvoir décomposer chaque action, en tenant compte de chaque instant et de chaque stimuli. Ne nous mentons pas, c'est impossible. Tout ne peut pas être décomposé en un nombre incalculable de fractions, d'instants, de gestes, de ressentis etc. Et, le prévisible est imprévisible. Ce qui me convient le mieux et me soutient le plus reste encore l'anticipation. Je vous en ai déjà parlé. Anticiper ne règle pas toutes les difficultés que nous allons rencontrer pour mener à bien une action. Mais, elle est déjà une bonne "combine" pour améliorer, et, préparer le terrain qui est miné par toutes les stimulations que chacun rencontre à chaque instant.

Nous ne sommes pas des anges ?

Dans le fond, cette personne qui m'observait, j'avais envie de lui crier de regarder ailleurs, lui dire qu'elle me déconcentrait et que j'aurais voulu qu'il n'y ait personne pour je sois seule face à la photocopieuse et à mon stress. Dans ces moments-là, tellement difficiles à vivre, j'ai envie d'hurler : "Fichez moi la paix ! Vos regards me paniquent ! Vos mots m'embrouillent les idées et nuisent à ma concentration ! J'ai besoin de calme ! J'ai besoin de rester en phase avec moi-même !". "Vous vouliez m'aider ? Parfait ! Mais, j'ai juste besoin que vous ne me regardiez pas comme quelqu'un d'étrange. Pourquoi ? Tout simplement parce que, si je remarque vos regards, je vais me déstructurer, voler en éclats, m'évanouir, me mettre à pleurer, me désintégrer". Mais, je n'ose pas le dire.

Ce n'est pas faute d'ambition !

Nous aimerions tellement être autrement et être en phase avec le monde en toutes circonstances. "Avoir la confiance" comme disent les jeunes. Gérer nos émotions. Etre à l'aise partout et dans toutes situations. Ne surprendre personne. Ce n'est pourtant pas faute d'ambition et pas faute d'efforts au quotidien. Nous mettons tout en place pour être dans le mouvement naturel de la vie et nous adapter. Des efforts, nous en faisons tout le temps et depuis toujours. Nous utilisons des tonnes de stratégies pour dépasser nos difficultés. Et, nous pouvons être des Superautistes efficaces, consciencieux, concentrés, actifs, surprenants, énergiques. Il faut juste nous laisser notre espace et respecter notre zone de confort.

Rencontre inattendue

Ce qui aura été sympa à vivre, après mon périple avec la photocopieuse, est une chouette rencontre en ville. J'ai croisé une connaissance. Lui aussi est asperger *(1). Nous avons discuté, et nous nous sommes compris. Pas de barrière, pas de jugement, le dialogue coule de source. Je suis toujours ravie de ce genre de rencontres qui font du bien. Entre personnes autistes, nous nous comprenons instantanément.  Nous parlons le même langage. Nous connaissons la puissance des mots et de l'attention aux autres. Une reconnaissance s'instaure de suite entre nous tous.  Nous sommes des semblables. Semblablement différents !

A la suite de notre conversation, j'ai réalisé que  "le temps de rien",  le temps de l'ermitage intérieur pointait son nez. Autrement dit, il est venu le temps de l'ermitautisme *(2). Pour pouvoir résister à la pression ambiante, je suis rentrée dans ma caverne avec la ferme idée d'y rester. Zen, relax, loin du monde et de ses brouhahas, je vais pouvoir me rassembler et me retrouver. 

Il me paraît capital de connaître, de réaliser, d'admettre et de respecter nos limites. Revenir à soi est primordial pour une personne autiste. Il n'y a pas d'autre chemin pour tenir le coup. Nos habitudes, nos routines et notre propre rythme sont de rigueur. Nous nous enfermons  pour mieux nous protéger. Nous nous mettons à l'abri. Pour ma part, je rentre dans ma coquille ou je me perche sur ma branche. Tout au moins, je fais le choix de la distanciation. C'est mon sésame, ma formule magique pour me retrouver et me libérer des tensions. Je ne sais pas faire autrement dans ce monde quelque peu hostile. Mes habitudes et mes rituels me sont d'un grand secours. Vive la liberté autistique ! 

 

*(1)  Merci à C. d'avoir trouvé les bons mots. Ils m'ont réconforté.

.*(2) L'ermitautisme, pour ma part, est le fait de me couper de toute interaction sociale tout en continuant mes activités, de vivre à mon rythme, d'oublier les obligations et la folie du monde.

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